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L'histoire de la Citadelle avec ses gouverneurs, sa garnison, ses prisonniers
d'état, et ses détenus politiques, est inséparable de l'histoire de Doullens.
Ce chef d'oeuvre d'architecture militaire a été minutieusement décrit par
le colonel Pierson, et je renvoie volontiers le lecteur à son ouvrage.
Après une brève description historique, je m'attacherai à évoquer, d'une
part, l'utilité de la citadelle, et d'autre part, l'histoire des prisonniers
les plus célèbres.
Quand Doullens devient ville frontière, et que les domaines de la maison de
Bourgogne passent à la suite d'héritage à la maison d'Autriche, Charles Quint
est en possession des Pays-Bas, des Flandres et de l'Artois. Doullens est en péril,
quand le puissant empereur entre en guerre contre le Roi de France : François 1er.
1521 : Les impériaux essaient de s'emparer de Doullens. Ils sont repoussés
par les habitants et notamment par une compagnie de 50 archers, ancêtres des célèbres
chevaliers de l'Arc.
1523 : Les ennemis sont reçus par l'artillerie placée sur un retranchement
de terre qu'avait fait élever Antoine de Créquy, un des généraux les plus
fameux de son époque. Quelques années plus tard Robert Mailly fait commencer
la construction d'une forteresse de pierre à 4 bastions qui fut la première
citadelle défendant la ville.
Située au pied du confluent de la Grouches et de l'Authie, avec d'un côté
la position stratégique de la côte d'Amiens, de l'autre les collines de
l'Artois, la citadelle allait devenir une des plus étendue de France.
François 1er en 1526, Henri II en 1547, viennent à Doullens
surveiller les travaux.
Sous Henri IV, en 1599 après l'invasion des espagnols, c'est Errard de Bar
le Duc (1554-1610) qui se voit confier la mission de moderniser la citadelle. Il
est de tradition d'attribuer la construction des citadelles à Vauban
(1633-1707). Or si Vauban est intervenu, il n'a pu le faire de toute évidence
que pour les derniers travaux. Paul Rudet partage cet avis, et le colonel
Pierson prétend même que Vauban n'est jamais venu à Doullens, mais qu'il a
simplement donné ses directives pour les derniers perfectionnements.
1633 : Les travaux continuent sous Louis XIII avec l'achèvement des
courtines, ainsi que des bastions "Royal" "Dauphin" et
"Richelieu", par le chevalier Antoine de Ville.
1655 : La citadelle est presque terminée. Elle se compose de 2 parties bien
distinctes, la vielle citadelle qui offre un carré bastionné et la nouvelle
citadelle qui est un ouvrage à courtines et à trois bastions. Le tout forme un
pentagone irrégulier.
1672 : On démolit le couvent des cordeliers et des soeurs grises, ainsi que
l'hôtel de Belloy, et plus de cent maisons pour former l'esplanade.
A cette date, la citadelle comprend deux corps de casernes avec 34 chambrées,
un magasin à poudre, une salle d'arme, la maison du gouverneur, des logements
pour les prisonniers et de vastes souterrains.
La garnison est de 3000 hommes au XVIe et XVIIe siècle.
Elle est commandée par un gouverneur assisté d'un lieutenant du Roi, d'un
major, d'un directeur de génie, d'un garde d'artillerie et d'un commissaire
provincial.
Mais avec le traité des Pyrénées, qui rattache l'Artois à la couronne,
les frontières sont repoussées loin de Doullens. La citadelle perd de son
importance stratégique.
Au XVIIe et au XVIIIe siècles, la citadelle est
souvent convertie en prison d'état.
Voici les gouverneurs qui se sont distingués :
Charles de Rambures - en 1598 - compagnon d'armes d'Henri IV. Il se distingue
lors de la reprise d'Amiens aux espagnols.
Jean de Rambures, le fils de Charles.
De 1614 à 1637 - Gouverneur avec rang de maréchal de camp. En 1635, il enlève
aux Anglais les chariots parmi lesquels se trouve la cloche, Jeanne d'Auxi. Il
meurt en 1637. Son coeur, enfermé dans un écrin de plomb, a été inhumé en
l'église Notre-Dame de Doullens. En 1913, lors des terrassements effectués
pour construire la caisse d'épargne, un écrin de plomb a été retrouvé. Tout
laisse supposer qu'il s'agit du coeur de Jean de Rambures.
1638 : Jussac d'Ambleville, seigneur de St-Preuil est nommé gouverneur. Pour
connaître en détail la vie de ce brave officier, il faut consulter l'ouvrage
d'Auguste Janvier, publié en 1859, où sa vie tumultueuse est minutieusement décrite,
ainsi que ses aventures galantes, sa brillante carrière militaire et sa fin
tragique. Après avoir attaqué par méprise la garnison espagnole de Bapaume,
qui se retirait après capitulation, il est condamné à mort le 9 novembre
1641. Cette exécution qui soulève l'indignation et l'horreur provoque, depuis
trois siècles, des commentaires passionnés. Pour quel crime réel St-Preuil
a-t-il été puni ?
1642 : Boisguérin Deshoulières remplace le baron de St-Preuil. Cet officier
ajoute à des mérites militaires, l'avantage d'avoir une épouse qui devait
devenir par la suite, une des célébrités littéraires du XVIIe siècle, au
point d'avoir été appelée "la Dixième muse". Elle aurait composé
à Doullens, quelques unes de ses plus remarquables poésies. La tradition
rapporte qu'assise au pied du bastion royal, point culminant de la forteresse,
elle trouva l'inspiration poétique dans la contemplation du paysage harmonieux
et plein de fraîcheur de la belle vallée de l'Authie. Aujourd'hui, ces poésies
qui expriment les goûts de l'époque paraissent un peu fade et désuètes.
En 1757, le comte de Lannoy est le dernier gouverneur en titre de la
citadelle.
Ensuite, ce sont des commandants de place, la destruction des archives de la
citadelle par les cosaques du baron de Geismar, en 1814, ne permet pas de
retrouver leurs noms.
Après les gardiens, évoquons le souvenir de quelques prisonniers célèbres.
Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, animateur de plusieurs
conspirations, beaucoup plus dirigées contre le cardinal Richelieu que contre
son frère.
1718 : Le duc de Maine : fils légitime de Louis XIV et de la marquise de
Montespan, est enfermé pour 2 ans, pour avoir conspiré contre le régent le
duc d'Orléans. Le gouverneur reçoit l'ordre de faire preuve de la plus grande
largeur de vues. Cet illustre captif mène joyeuse vie. Passionné de chasse, on
peuple à son intention les fossés et les taillis d'innombrables lièvres et
garennes. Il reçoit les visites qu'il désire, dans un appartement décoré de
riches tentures des Gobelins. Des acteurs viennent jouer les tragédies de
Corneille et de Racine. A la chapelle, les offices sont accompagnés de musique
sacrée, jouée par un orchestre de bassons, hautbois et violons. Les notables
doullennais sont gracieusement invités au théâtre et se retirent charmés déclarant
"n'avoir jamais vu d'aussi aimable conspirateur".
Au cours de la tourmente révolutionnaire et surtout pendant la terreur, la
condition des prisonniers change radicalement. Plus de visites, de tapisseries
précieuses aux murs, de musique, la paille en guise de lits à même le sol, et
dans les anciennes écuries on trouve des malheureux de toutes les classes
sociales, réunis dans une promiscuité misérable avec une seule perspective,
l'attente de la guillotine, qui fonctionne sans arrêt à Arras de 1793 jusqu'au
9 thermidor. Des nobles, des prêtres, des communautés entières de
religieuses, des paysans, des vieillards, des infirmes, et aussi des jeunes
gens, passent à Doullens, leurs derniers instants.
Une figure émouvante au milieu de ces malheureuses victimes : c'est le maréchal
de Mailly. Couvert de gloire et de blessures dans toutes les guerres, au temps
de Louis XV et de Louis XVI, il commet le crime de quitter son château de
Mailly-Maillet, pour répondre malgré son grand âge, à l'appel de son Roi. Le
10 août 1792, il tente à la tête des gardes suisses de défendre les
Tuileries. Il est condamné à mort à 84 ans.
Sous l'empire, le prisonnier le plus connu s'appelle le général Dupont.
Enfermé en 1809, pour avoir signé la désastreuse capitulation de Baylen, il
est libéré en 1814. La disgrâce impériale lui vaut la faveur de Louis XVIII,
qui le nomme ministre de la guerre. Aveuglé par sa haine de l'empire, il ne
sait que poursuivre et destituer ses anciens collègues, et les officiers
suspects de fidélité au régime déchu.
Une ordonnance royale du 22 juillet 1835 décide que tous les
"politiques" condamnés à la détention, soient désormais internés
à Doullens. Dès le mois de décembre une nouvelle caserne est construite pour
augmenter la garnison, et en février 1836, un premier convoi de 47 déportés
politique arrive de la maison centrale de Clairvaux. Parmi les plus connus, se
trouvent Caussidière, Bonne et Lagrange, qui sont les principaux responsables
des journées révolutionnaires de Lyon en 1834.
En octobre 1835, 17 déportés tentent de s'évader de la citadelle, à
l'aide de draps de lits, mais ils sont presque tous rattrapés. Une amnistie générale,
en date du 8 mai 1837, vide la citadelle de presque tous ses détenus
politiques.
La tentative Bonapartiste de soulèvement de la garnison de Strasbourg,
conduit quelques conspirateurs à Doullens en 1839. Nouvelle amnistie en 1844.
Il ne reste plus que quelques Républicains et Bonapartistes. Parmi eux, un véritable
héros de l'époque impériale, le colonel Parquin. Enfant de Paris, engagé
volontaire à 16 ans, il a participé à bien des campagnes de l'empire et gravi
par sa bravoure et son mérite tous les échelons. Pendant la campagne de
Russie, il sauve le maréchal Oudinot. En Espagne, à la tête de 200 chasseurs,
il fonce et disloque toute une division portugaise et fait 1500 prisonniers.
Cavalier magnifique, à la taille impressionnante, il compte autant de blessures
que de citations. Il sert également de professeur d'équitation au jeune Prince
Louis-Napoléon : le futur empereur Napoléon III.
Une tentative de coup d'état avec le prince Louis-Napoléon, échoue en
octobre 1836 à Strasbourg. Parquin est acquitté et le Prince exilé. La même
tentative a lieu le 6 août 1840 à Boulogne, suivi du même échec. La justice
de Louis-Philippe se montre plus sévère, Louis-Napoléon est condamné à la détention
perpétuelle et interné à la forteresse de Ham. Déguisé en ouvrier maçon,
il s'évadera en 1846. Condamné à 20 ans de réclusion, Parquin est interné
à Doullens, où il utilise ses loisirs à écrire ses mémoires. Il décède le
19/2/1845 d'une crise cardiaque et il est enterré dans une concession perpétuelle
de notre cimetière. S'il avait vécu quelques mois de plus il serait
certainement devenu ministre du second empire.
Après les journées révolutionnaires de juin 1848, les conseils de guerre
et les hautes cours de Versailles et de Bourges, envoient à Doullens de
nombreux républicains : Raspail, Barbes, Blanqui, Flotte, Quentin, Martin
Bernard, sont parmi les plus célèbres. Raspail est un chimiste, républicain
dans l'âme et défenseur du suffrage universel. Il construit un petit pavillon
en bois, genre de pagode chinoise, dans lequel il est autorisé à recevoir de
nombreux malades et quelques guérisons lui valent une grande notoriété.
A partir de 1855, la citadelle devient une prison de femmes. Le ministre de
la justice décide en 1887 de fermer la prison.
Les dernières prisonnières quittent la maison centrale en 1891.
L'esplanade est lotie et mise aux enchères. On bâtit la villa Grove, appelée
à devenir l'école Montalembert, et puis toutes les maisons sur la route
d'Amiens, et sur le chemin de Bretel. Un remblai fait communiquer ce chemin avec
le pont Delapalme.
Pendant plus de 50 ans, le conseil municipal manifeste le désir d'avoir une
garnison, on rendait service au pays en faisant occuper par des troupes la
citadelle, dont nos belles casernes presque neuves sont abandonnées en 1869.
Les pétitions, les lettres aux préfets, les délibérations du conseil
municipal, ne servent à rien. Pas plus que l'intervention à la chambre du
22/11/1904, de M. Rousé, député. Il suggère de transférer la maison de préservation
de Doullens à Clermont (Oise). Une démonstration claire, logique et économique,
décide les députés à étudier la question, et à envisager le remplacement
par un bataillon d'infanterie.
Mais il n'y aura pas de suite à l'étude.
En janvier 1892, les bataillons espérés sont remplacés par une maison pénitentiaire
réservée aux jeunes filles. Le rapport d'une visite du préfet effectuée en
janvier 1899, mentionne 152 pensionnaires (l'Authie - 21/1/99).
1914-1920 : Un hôpital canadien s'établit à la citadelle. Couvert par la
croix de Genève, il est néanmoins bombardé par les visiteurs allemands le 30
mai 1918.
1920 : voit le retour de la maison de préservation. Charles Dessaint
s'interroge ("le Petit Doullennais 16/10/1920") :
"Et l'on se demande quelles sont ces filles déchues, quel mystère
entoure leur naissance, de quelle insigne lignée elles sont issues, pour qu'on
leur réserve ainsi pour calmer leur ennui, des passe-temps de princesse ?"
L'article est suivi d'une violente critique sur le salaire et les charges des
nombreux fonctionnaires pour seulement 80 préservées.
L'école de Préservation de Doullens (Somme) est une
institution publique d'éducation corrective dans laquelle sont détenues
les jeunes filles qui ont été confiées à la tutelle administrative en
vertu de l'article 66 du Code pénal.
Les mineures sont affectées suivant leur état de santé,
leurs goûts ou leurs capacités soit aux ateliers industriels, soit à la
section agricole.
Un pécule proportionné au travail et à la conduite
leur est alloué.
Des travaux de lingerie ayant un caractère
d'enseignement professionnel sont effectués dans les ateliers industriels.
Quant à la section agricole, les jeunes filles qui en
font partie sont préposées aux soins du cheptel ou de la basse cour et de
la mise en culture du domaine qui a une étendue de huit hectares.
Toutes les pupilles ont deux heures de classe par jour et
assistent à des causeries morales ainsi qu'à des séances récréatives.
Un dispensaire prophylactique pour les vénériennes
et une maternité avec une pouponnière sont annexés à l'École
de Préservation.
Après un certain temps de bonne conduite, les jeunes
filles peuvent bénéficier du placement familial ou de la libération
provisoire.
Un Comité de Patronage vient en aide aux libérées.
En 1940, pendant l'occupation allemande, la citadelle est transformée en
camp d'internement politique. Plusieurs centaines de personnes sont emprisonnées.
Beaucoup d'entre elles se sont évadées, grâce à la complicité d'Édouard
Tempez en 1940 et 1941. Les internés sont des communistes, des responsables
d'organisations de gauche, mais aussi des ouvriers, des fonctionnaires, et
quelques juifs. La durée de captivité s'échelonne entre 6 et 18 mois.
En 1944 : les allemands conçoivent le projet d'établir là, le poste de
commandement des rampes de lancement des bombes V1 et V2 du nord de la France.
D'importants travaux sont entrepris mais ne seront d'aucune utilité. C'est
sans doute à cause de ces dispositions, que l'aviation alliée bombarde
Doullens à de nombreuses reprises en 1944.
Après la défaite nazie, la citadelle est à nouveau transformée en
maison centrale de femmes, avec des "collaboratrices", parmi
lesquelles la maîtresse d'un traître de la radio française. Le célèbre écrivain
Albertine Sarrazin y séjourne également.
1958 : fermeture de la prison pour femmes.
1962 : Les Harkis font un court séjour, après l'indépendance de l'Algérie.
1963 à 1973 : C'est l'abandon le plus total. Quelques dégradations sont
commises. Mais c'est la nature qui reprend ses droits. La végétation qui
envahit tout, provoque rapidement des dégâts irréparables.
1974 : Quelques personnes ne supportent pas cet abandon et créent une
association appelée "Les amis de la citadelle" dont le but est la
sauvegarde de cet ensemble rare d'architecture militaire. Sous la présidence
de Christian Delvallez, et placée sous le patronage des Antiquités
Historiques, l'association commence à déblayer et à débroussailler.
1978 : La citadelle est achetée par le département. Un employé rémunéré
par le conseil général travaille à plein temps sur le site pour en dégager
les abords.
Le 17 juillet, la citadelle est inscrite à l'inventaire supplémentaire
des Monuments Historiques : l'ensemble des fortifications, les façades et
toitures du logis du gouverneur, la porte royale, et les vestiges du pont
dormant, ainsi que l'ancienne porte de secours.
Depuis 1982, la citadelle est ouverte, pour les touristes et les amateurs
d'histoire. Comme pour l'église St-Pierre il faut lui trouver une utilisation
pour lui assurer son avenir.
Les projets ne manquent pas, mais nécessitent une remise en état des bâtiments
pour les mettre à la disposition des organismes intéressés? Les idées émises
vont d'un musée du feu, au mémorial des guerres en Artois et Picardie, en
passant par un dépôt de fouilles préhistoriques.
Un cabinet d'architecture : l'Arim, propose d'aller plus loin : la
citadelle doit devenir un nouveau quartier de la ville. Elle ne doit plus être
pensée comme un obstacle à la croissance urbaine, mais au contraire, comme
l'élément essentiel de cette croissance.
Comme destination, l'Arim propose un musée vivant, tourné vers la pédagogie
enfantine et qui serait bien adapté à un espace aussi vaste, et aussi la création
d'un centre sportif avec arts martiaux, tir à l'arc et équitation.
Cette utilisation, viendrait couronner les efforts des Amis de la
Citadelle, qui consacrent une grande partie de leur temps à vouloir redonner
une âme à cette enceinte fortifiée, vielle de plus de quatre siècles.
La Ville
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