La
troublante simplicité
du jeu de l'oie
Le
Monde 11.08.2001
Il remonterait aux Egyptiens. Depuis
le XVIè siècle, il raconte l'histoire
de l'Europe. Certains font de son étude une des bases de leur
recherche philosophique.

Les yeux perçant d'intelligence,
Régine Lacroix-Neuberth lance avec une désarmante bienveillance:
"Mais, mon jeune ami, le jeu de l'oie, c'est tout simplement
la vie !"
Le jeune ami acquiesce sans moufter,
tant est grande l'autorité naturelle de cette étrange
dame. Tant, aussi, est forte sa surprise de commencer une enquête
sur les jeux de société dans cette belle maison, installée
sur les hauteurs de Montpellier, où Régine Lacroix-Neuberth
a installé son centre expérimental de recherches de
psychologie collective. Dans la continuité des travaux du philosophe
spiritualiste Georges Gurdjieff, pour elle "un des grands
maîtres à penser de notre époque", cette
ancienne comédienne, qui avoue "flirter avec les quatre-vingt-dix
ans", continue notamment de chercher, avec ses amis, les
significations cachées contenues dans les 63 cases du jeu de
l'oie, "qui est toujours demeuré soumis, dans sa forme
de spirale plus ou moins ouverte, à la loi universelle du Rythme",
et dont "les proportions traditionnelles contiennent en puissance
les recherches plastiques contemporaines les plus avancées".
Voilà donc le plus simple
des jeux, qui ne demande ni réflexion ni calcul, érigé
en symbole par un mouvement philosophique. La grande longévité
du jeu de l'oie, son universalité, viennent peut-être
de cette conjonction rare entre simplicité et mystère.
Aujourd'hui encore, qui n'a pas, dans
un coin caché de sa mémoire, le souvenir de ses premières
parties de jeu de l'oie ?
Les plus anciens, entre un Meccano
no 2 et un album de Bibi Fricotin, les plus jeunes avec la première
Barbie et une boîte de Play Mobil. Une mémoire qui charrie
tant d'émotions fortes, intimement liées à la
petite enfance. Fermez les yeux, pensez au jeu de l'oie. N'est-ce
pas, d'abord, une sourde crainte qui s'impose ? Celle, par exemple,
de tomber dans
le puits et d'attendre qu'un autre joueur vienne vous délivrer.
Ou celle de rencontrer la mort et "sans ricaner ni gémir
ni maugréer" retourner au départ. Attention à
l'auberge, où le joueur "paiera et dormira d'un sommeil
de plomb pendant que les autres joueront deux fois". L'expression
"je ne suis pas sorti de l'auberge" pourrait venir de là.
Quant au labyrinthe, la défense du divin contre celui qui cherche
à l'approcher, il raconte toujours une quadruple histoire :
un voyage, une épreuve, une initiation et une résurrection
?
Au commencement, donc, était
le jeu de l'oie. Dans la mythologie égyptienne, n'est-ce-pas
une oie qui a pondu l'oeuf du monde ? Dans Amours et fureurs de la
Lointaine (Stock, 1995), Christine Desroches-Noblecourt évoque
le jeu égyptien du serpent, qui présente d'étranges
similitudes avec le jeu de l'oie. Pour Henry-René D'Allemagne,
qui lui a consacré un livre-culte (Le Noble Jeu de l'oie en
France de 1640 à 1950, Paris, GrŸnd, 1950), le jeu aurait été
inventé par les généraux grecs pour tuer le temps
lors du siège de Troie.
Pour
d'autres, il aurait été réintroduit en France
par les templiers. Encore une odeur de soufre : les dés, qui
avaient servi aux soldats romains à jouer la tunique de Jésus,
étaient interdits dans les lieux sacrés.
En fait, les plus anciens jeux
de l'oie retrouvés, en Italie notamment, datent du début
du XVIè siècle. Ils se développeront ensuite
très vite. En France notamment, sous le vocable de Nouveau
jeu de l'oie, inventé par les Grecs, renouvelé et corrigé
de nos jours. On peut y voir une allusion à l'hypothèse
du siège de Troie, ou une habile publicité en des temps
où l'hellénisme était particulièrement
à la mode. Titre détourné en 1860 dans un Nouveau
jeu de l'oie non étrangère à la graisse, qui
met en scène Polichinelle et Gilles en train de se disputer
sur la meilleure manière d'accommoder une oie.
Pourquoi
l'oie ?
La question divise toujours les
spécialistes, qui attribuent à l'oiseau un nombre incalculable de
qualités : féminité, sagesse, intuition. Sans oublier la très prosa•que
gastronomie. Dans beaucoup de jeux, on peut voir, après la case 63,
un dessin montrant les heureux gagnants se délecter d'une oie apparemment
succulente. Autre piste : oie viendrait tout simplement d'ou•r, et
la spirale du jeu évoquerait le lobe de l'oreille. Ayant constaté
que les cases du jeu reprenaient la structure de l'Octave - "la loi
universelle", selon Gurdjieff : sept notes de musique, sept couleurs
- et qu'en langue d'oc, oie se disait octa, certains ont tout simple-ment
fait du jeu de l'oie le jeu de l'octave.
Le développement de l'imprimerie,
les progrès de la gravure et de la fabrication du papier vont faciliter
la diffusion du jeu par les marchands-éditeurs d'estampes, notamment
ceux de l'est de la France. Parmi eux, Jean-Charles Pellerin, cet
habitant d'Epinal qui créera les images du même nom. Le succès est
inimaginable, la diversité aussi. Se plonger dans l'histoire du jeu
de l'oie, c'est tout simplement se plonger dans l'histoire de l'Europe.
"Les 63 cases, écrit Jeanne Damanne, conservateur des musées de Poissy,
qui abritent une belle collection de jeux de l'oie, offrent leur cadre
à l'imagination, aux idées, aux opinions, des auteurs-dessinateurs.
(...) Il leur est facile de transmettre un savoir, un argument, politique,
religieux ou de vente". "Avec l'invention de l'imprimerie, le jeu
de l'oie devient le moins coûteux des jeux de table. Dès son origine,
il revêt toutes les formes possibles du divertissement, de l'enseignement
et de la propagande. (...)
Tour
à tour débonnaire, satirique, censeur, grandiloquent, il nous offre
une image de l'homme dans la société de son époque et son appréhension
du monde", peut-on lire dans le catalogue du Musée du jeu de l'oie
situé dans le palais du roi de Rome de Rambouillet. Là sont présentées
les 2 500 pièces de la collection de Pierre Dietsch, un polytechnicien
d'origine alsacienne, responsable d'une petite société d'édition,
qui écuma l'Europe pendant plus de trente ans pour constituer une
des plus belles collections au monde. Cet homme discret, d'une infinie
courtoisie, bibliophile éclairé, mourut en 2000, quelques mois après
avoir laissé ses jeux en dépôt au musée de Rambouillet.
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Comment rendre compte de ces
milliers de planches qui, à leur manière, racontent
l'histoire d'un continent ?
Picorons quelques exemples.

Les seuls jeux consacrés
aux animaux montrent l'évolution du graphisme. Art
populaire pour ce Chat et souris, de 1900, Modern style pour ce
Jardin zoologique, édité quelques années plus
tôt, ou ce Sautez grenouilles, avec 100 cases numérotées.
- Les jeux politiques sont
plus manichéens.
- Le Jeu de la Révolution
française, imprimé en 1790, glorifie l'Assemblée
nationale, but à atteindre par les joueurs, et voue aux gémonies
les parlements régionaux.
- Une case Chevènement
?
Dans ce Jeu de France, en revanche,
les bonnes cases sont celles des rois et les mauvaises celles des
Républiques.
- Le Jeu des cosaques invoquera
l'occupation de Paris par les armées russes, un autre l'histoire
du général Boulanger, de ses années de gloire
à sa pitoyable fuite en Belgique.
- Le Jeu du lapin de
la Grande Thérèse, évoquant un des scandales
financiers de la fin du XIXe siècle, est truffé de
petits "poèmes": "Elle cherchait surtout à
glaner quelques thunes, Ta roue, en son salon, tourniquait, ô
Fortune."
- La guerre de 14-18 inspira
les éditeurs et les propagandistes, comme ce Jeu de la victoire,
qui va de "la France est attaquée" à "la
Paix victorieuse", en passant par "les Français
versent leur or pour la victoire", "les Barbares maltraitent
nos prisonniers" ou "les Bolcheviks livrent leur patrie".
- La seconde guerre vit son
Jeu du maquis et un horrible Jeu du juif.
- Le 25 août 1994, pour le cinquantième
anniversaire de la libération de Paris, France-Soir publiait
le Jeu de l'oie contre pas de l'oie, retraçant l'histoire
de l'Occupation à la Libération.
- Libération crée Le
jeu de l'oie de Jospin, qui commence le 1er juin 1997 : "D'emblée,
avoir l'air simple. Vous annoncez votre nomination sur le perron
de l'Elysée, tout seul, avec la cravate mal fagotée."
- Les jeux de l'oie furent
bien sûr utilisés pour défendre la religion
et la morale. Comme cette Ecole de la vérité pour
les nouveaux convertis, de la fin du XVIIe siècle, glorifiant
Louis XIV, après la révocation de l'Edit de Nantes
: "Louis le Grand, Roy très chrétien, abat les
hauts lieux et les temples des hérétiques en l'an
1685."
- Trois siècles plus tard,
en 1994, Patapon publiera Le Parcours du chrétien. Le joueur
tombé sur la case 24, ordination du prêtre, ne devra
surtout pas faire un six qui le ferait aller à la case 30,
celle du mariage !
Si les jeux de l'oie empruntent le
plus souvent les chemins de la plus stricte morale, ils passent
aussi parfois par des voies plus exquises. Comme ce magnifique Petit
jeu de l'amour, édité au XIXe siècle, qui
condamnera l'infidèle à "se mettre à
genoux sans parler jusqu'au pardon", la jalouse à
"se retirer derrière un rideau et à rester
deux tours sans jouer", et la méprisante à
"se lever pour faire la révérence à
son berger devant tous les autres".
Wolinski illustrera des oies coquines
en 1980 et, loin des galanteries sophistiquées du XIXe siècle,
le Porn'jeu de l'oie obligera ces pauvres gallinacés à
se prêter à de bien barbares bacchanales.
En 1938, le jeu de Marie-Clairepréfigure
l'émancipation de la femme et 1969 voit apparaître
le premier jeu gay : " Case 33, vous tombez sur un hétérosexuel,
passez un tour !"
- Première case du Jeu de l'oie du tube, édité
dans Libération en 1983 : "Nathalie, virée
du lycée, décide : je ferai chanteuse."
- Dernière case : "Lola Disque d'or."
Le cyclisme et la course automobile
sont incontestablement les vedettes des jeux consacrés au
sport, comme ce Jeu du Tour de France édité en 1949.
"Sensationnel, toutes les
péripéties du véritable Tour de France comme
si vous y étiez, vingt coureurs régionaux et internationaux,
pour les petits comme pour les grands, un jeu passionnant."
De quoi faire naître certaines vocations !
Le
jeu publicitaire apparaît dans les années 1880,
gr‰ce au développement des techniques d'impression et la
révolution du conditionnement : les produits vendus sont
présentés dans des emballages imprimés. "La
réclame s'empare de ce secteur plein de promesse : le jeu
publicitaire apparaît", écrit Jeanne Damanne.
Les jeux de l'oie publicitaires connaîtront un grand engouement
dans les années 1930, et auront leur apogée dans les
années 1960. Les jeux peuvent être entièrement
à la gloire d'un produit, comme le Jeu de l'Urodonal, un
médicament, qui était accompagné du texte d'une
chanson : Le bal de l'arthritique !
Les grandes causes ne sont
pas oubliées. Du Jeu du monsieur qui n'a pas acheté
une voiture française, et sera, bien entendu, incapable de
la revendre, à ce plateau prônant les vertus du vin,
"le lait des vieillards", qui préserve du cancer.
Le Jeu du riz d'Indochine,
en 1931, est très protectionniste. Case 25 : "Le riz
étranger attendra à l'épicerie un autre acheteur."
La Française des Jeux
ne pouvait pas rester à l'écart et a inondé
les bureaux de tabac d'un jeu de l'oie à gratter. Une "honte
de cupidité et de vulgarité", pour Pierre Le
Roux, professeur de français à la retraite et membre
du groupe constitué par Régine Lacroix-Neuberth, qui
a envoyé une lettre vengeresse, comparant cette défiguration
d'une culture populaire à la destruction des Bouddhas par
les talibans afghans. L'ennemi n'est pourtant pas venu de l'Est.
La
frénésie de jeux de la fin du XIXe siècle entraîne la création
des grands casinos, l'organisation des paris hippiques ou l'apparition
du joker sur les cartes à jouer mais aussi la publication de nouveaux
jeux de plateau, "jeux de chasse et de parcours", comme l'Assaut,
dont l'iconographie s'inspire de la guerre des Boers. Le cataclysme
viendra en 1940 avec l'arrivée sur le Vieux Continent du Monopoly.
On aimerait s'excuser auprès de la si charmante Régine Lacroix-Neuberth
d'oser comparer ce parcours vulgaire de promoteurs cupides avec
le merveilleux jeu de l'oie qui, enfant, nous conduisait de la Terre
au Ciel.
José-Alain FRALON
LA
BONNE ADRESSE:
Musée
du Jeu de l'oie - Collection Dietsch
Place du Roi de Rome
78120 Rambouillet
Adresse postale :
Musée du Jeu de l'oie
Collection Dietsch
Mairie de Rambouillet
Place de la libération
78514 Rambouillet Cedex
TÉl : 01.30.88.73.73 - Fax :
01.34.83.10.31
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